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Analyse de Matthieu Berton

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Il y a maintenant trente-cinq ans, en 1971, Renzo Piano et Richard Rogers gagnaient le concours architectural pour la création du centre national d'Art contemporain, le centre Pompidou. Répondant aux attentes d'un public de plus en plus désireux et impatient, "Beaubourg" incarne l'accès du grand public à l'art contemporain,ou d'une manière générale celui à "la culture pour tous."

A la même époque, l'Art se cherche, toujours et encore....

Depuis la révolution de l'abstraction du milieu des années 1910 qui refuse de soumettre l'art à la seule représentation de la réalité, et l'arrivée de " Dada" qui attaque" l'art pour l'art" puis élargit à jamais les limites qu'on aurait pu lui fixer, la notion d’œuvre ne cesse d'être au cœur du débat, des représentations, des créations.

Olivier Mosset  y participe; lorsqu'il peint à partir de 1966 son fameux cercle noir sur carré blanc, il s'interroge et interroge, sur le concept même de signature. Son art est un perpétuel questionnement: celui de l'appropriation, celui de la répétition.

De l'ouverture de Beaubourg et des monochromes du jeune artiste de la rue de Lappe à aujourd'hui, le temps a passé, l'Art a évolué, a changé....Peu à peu, les gens se sont lassés et les artistes eux, continuent d'interroger....

Sophie Delsidini Lacroix appartient à la génération suivante, celle qui contre toute attente connait un progressif retour à des valeurs plus classiques et traditionnelles, moins rebelles comme diraient certains...., plus calmes, comme diraient d'autres, plus sensées ou plus morales.

Le monde change lui aussi, devient de plus en plus incertain et dangereux. Les conflits continuent d'éclater à travers le monde et de nouvelles maladies voient le jour. L'époque est peu rassurante, et pourtant on est bel et bien entré dans le troisième millénaire....L'art moderne d'après guerre qui se confondait avec utopie prend une direction bien différente. Beaucoup d'artistes s'engagent; dénoncent, hurlent. D'autres parlent, d'autres murmurent, simplement. Quoi qu'il en soit, le mot d'ordre a changé, l'angoisse et le mal-être peut et doit désormais s'exprimer haut et fort....Selon ses affinités, expériences et objectifs, chacun utilise et utilisera pour cela la technique la plus appropriée, la plus grande difficulté  étant sa mise à l'épreuve face au lourd regard du passé.

La rupture semble absurde, c'est en tour cas le point de vue de Sophie Delsidini Lacroix. Éprouvant une grande reconnaissance envers l’œuvre de ses ainés,elle cherche à ajouter, à enrichir, à progresser. L'utilisation de la Série lui permet elle, d'aller le plus loin possible dans ses recherches.

Il serait facile, et , sans doute un peu abusif de trouver dans ses œuvres des correspondances directes avec l'histoire...Tout ce qui nous entoure aujourd'hui est le résultat d'un long cheminement, les héritages sont multiples et variés, et ils n'en sont que plus complexes à percevoir. Il semblerait donc plus raisonnable de parler d'influence.

Lorsqu'on regarde les œuvres qui suivent, celles de l'expressionnisme, revendiqué par l'artiste, est frappante. La libération à l'égard du réel et la déformation opérée qui accroit le pouvoir expressif du sujet, sont d'ailleurs les bases même de cet "état d'esprit". "La véritable réalité est en soi" disaient-ils. Les deux séries Les Foules et Les Fous par exemple présentent et reflètent avant tout un monde imaginaire dans lequel seule la force des sentiments a sa place: la mélancolie, la peur, l'errance intérieure, la folie, la solitude....

En nous faisant part de ses propres ressentis, l'artiste interroge, nous interroge, sur les fondements mêmes de l'humanité, de notre civilisation, ou bien tout simplement sur notre propre personne. La notion d'anonymat qui domine les trois séries, Les Foules, Les Roberts , et Les Fous, se manifeste par la représentation de personnages génériques qu'on ne peut identifier individuellement, et surtout auxquels chacun peut se réferer ou même s'identifier.

Quel est ce personnage que nous cherchons dans le monde, dans la foule, et sur lequel nous n'arrivons pas à mettre de visage....?

Tout comme dans l'art d'Emile Nolde ou bien d'Alberto Giacommetti, les silhouettes peintes sont proches de l'art primitif, celui des origines. Les grandes angoisses n'ont guère changé, nous dira l'artiste. Parfois la question peut être très simple, et pourtant la réflexion est censée et naturelle: " je me demande ce qu'on entasse dans ce temple: souvenirs, refoulement, oublis, des décombres entassés" répond-elle lorsqu'on l'interroge sur le choix de la série sur l'église solitaire. Van Gogh se serait-il posé la même question?

Qu'elle soit percutante, profonde, élémentaire, ou bien naïve, l'interrogation est frappante dans le travail de Sophie Delsidini Lacroix. Comme beaucoup aujourd'hui, bien loin du questionnement " élémentaire" sur l'art qui fut au centre du travail des générations qui ont traversé le XXème siècle, elle porte sur la vie, sur le monde, celui dans lequel nous vivons tous.

A mille lieux de la globalisation et la mondialisation générale de l'art qui reste tout de même sous le contrôle de l'établissement, Sophie Delsidini Lacroix peint dans son atelier-écurie et nous présente son travail, simplement.

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2018

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